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En 2015, nous avons rencontré le sociologue Albert Bastenier, membre fondateur et premier président de Cultures&Santé en 1977. Ce professeur émérite à l’Université Catholique de Louvain est revenu avec nous sur le contexte de la création de l’association et sur la réflexion qu’il a menée en son sein au cours de ses cinq premières années d’existence.

Quel était le contexte des années 1970 qui a mené à la création de Cultures&Santé ?

C’était la période qui suivait les réformes sociales de mai 1968. Les convictions de gauche étaient fortes et le monde associatif était soutenu par un militantisme ardent. Il y avait une réelle volonté de transformer les rapports sociaux. Parmi les questions importantes du moment, il y avait celle de l’immigration. Le choc pétrolier de 1973 avait amené la Belgique à fermer ses frontières en ce qui concerne les migrations de travail. L’Etat s’attendait dès lors à ce que les travailleurs immigrés rentrent chez eux puisqu’il n’y avait plus de travail. Or, c’est l’inverse qui s’est passé. On était face à un mythe du retour. C’est là sans aucun doute l’une des composantes majeures qui nous a amenés à créer le Comité socio-médical pour la santé des immigrés [ancienne appellation de Cultures&Santé].

Quelles étaient les préoccupations de l’époque concernant la santé des immigrés ?

A ce moment-là, la question des pathologies spécifiques aux migrants retenait fort l’attention. On s’intéressait beaucoup à la distinction entre pathologie d’apport et pathologie d’acquisition. C’était juste avant les années Sida mais les maladies sexuellement transmissibles constituaient déjà une source d’inquiétude. L’opinion publique se posait beaucoup de questions à ce sujet en lien avec les immigrés. "Ne nous transmettent-ils pas des maladies provenant de leur pays ?" Du côté des maladies d’acquisition, nous pouvions déjà souligner l’influence des conditions de vie précaires et des conditions de travail lourdes sur la santé de beaucoup d’immigrés. L’époque était aussi fort marquée – plus qu’aujourd’hui peut-être – par les courants de l’ethnomédecine : prendre les références culturelles de la santé dans les autres cultures pour améliorer le soin chez nous. L’ethnomédecine de Georges Devereux était un réel foyer de réflexion.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours personnel, vous a amené à rejoindre le groupe à l’origine de l’association ?

J’étais chercheur à l’Université Catholique de Louvain et, avec un collègue, je m’occupais d’un des seuls centres de recherche qui s’intéressaient à l’immigration comme main-d’œuvre. Les intellectuels, à l’époque, n’étaient pas encore très mobilisés sur ce problème. Avec des collaborateurs, je me suis impliqué dans des travaux de recherche portant sur la manière dont les migrants s’implantaient en Belgique, sur les problèmes qu’ils rencontraient dont les problèmes de santé. Cette période a coïncidé avec l’obtention d’un gros financement de la Région bruxelloise pour une recherche sur la consommation des soins de santé par les migrants. C’est donc naturellement que j’ai été amené vers le Comité socio-médical pour la santé des immigrés.

Lors de la création du Comité, avez-vous pris exemple sur d’autres associations du même type ?

J’avais des liens d’amitié avec des membres d’une association française plus ancienne, le Comité médico-social pour la santé des migrants [actuellement Migrations santé]. Je connaissais son travail et ce fut une sorte d’inspiration.

Quelles étaient les activités d’origine de l’association ?

Les activités principales durant les cinq premières années ont été menées avec le Docteur Vercruysse. Elles consistaient notamment en une réflexion sur les types de pathologie qui affectaient particulièrement les populations d’origine étrangère. Par ailleurs, j’avais écrit plusieurs articles afin d’expliquer que le médecin n’était pas seulement là pour soigner mais aussi pour authentifier bureaucratiquement la situation sanitaire. Cette tâche de certification assumée par les médecins était ressentie de manière plus forte face à des personnes qui comprenaient encore moins ces aspects. À ce moment-là encore, un bon nombre d’immigrés ne savaient pas lire. Dans le système de santé, ils se trouvaient dans un monde à la Kafka dont ils ne comprenaient rien et où ils avaient le sentiment d’être victimes.

Concrètement, qu’a fait Cultures&Santé dans ce domaine ?

Une des tâches était notamment de créer des médiations entre les services sanitaires et la population étrangère. La mise à disposition d’interprètes dans les cliniques et les consultations ont constitué l’un des foyers de mobilisation. Avec peu de moyens, le Comité essayait, par exemple, de trouver des interprètes bénévoles. Le Comité ne travaillait pas en première ligne mais faisait davantage un travail d’assistance pour le personnel médical. Cela se concrétisait, par exemple, par l’organisation de formations. J’en ai moi-même données pendant deux ans à l’école de Santé publique de l’UCL, mais sans grand succès. Il s’agissait d’un cours en avant dernière année de médecine. Les futurs médecins étaient angoissés par une série de choses mais sans doute pas par la dimension sociale et culturelle de leur pratique.

Vous vous êtes donc intéressé dans vos travaux de recherche à la question de la consommation de soins…

Avec mon collègue de l’UCL, Felice Dassetto, nous souhaitions éclaircir la question de la surconsommation des soins par les populations immigrées. Nous avions conclu qu’ils n’étaient pas des sur-consommateurs mais qu’ils consommaient différemment parce que le type de pathologies qui les affectaient était différent. En fait, il y avait - et il y a encore - d’énormes barrières à l’accès aux soins des personnes issues de l’immigration : les expériences vécues, les représentations que la personne peut avoir du système de santé, la maîtrise de la langue... Dans les années 1970, ceux qui soutenaient la thèse – et qui n’est pas seulement une thèse mais qui est la réalité – d’une sous-consommation étaient des militants de gauche qui voyaient bien que les couches populaires n’avaient pas accès à une couverture sociale aussi avantageuses que les autres. Toutefois dans une partie de l’opinion publique, on continue à croire qu’ils profitent de la mutuelle.

 

Propos recueillis à Bruxelles le 30 avril 2015